Kevin Rudd Le Monde interview – Sur la Chine, les Américains n’ont pas de stratégie

L’ancien premier ministre australien Kevin Rudd s’inquiète des divisions au sein de la Maison Blanche sur l’attitude à adopter face à Pékin

Kevin Rudd, ancien premier ministre travailliste d’Australie, est le président de l’Asia Policy Institute, un think tank de New York destiné à favoriser les relations des Etats-Unis avec l’Asie. Il analyse les stratégies chinoises et américaines, alors que les tensionssont vives entre les deux géants.

Trente ans après Tiananmen, la révolte de Hongkong va­t­elle finir par être réprimée par Pékin?

Je serais très surpris que les autorités de Pékin prennent ce risque. Une intervention militaire ou de police à Hongkong me semble très improbable : il y aurait une résistance féroce et elle coûterait beaucoup plus à la réputation de la Chine qu’elle ne rapporterait. Dans la hiérarchie des priorités de Pékin, Hongkong fait partie de la deuxième priorité, l’unité nationale, mais une intervention abîmerait la légitimité du parti, qui est la priorité première, et mettrait en danger l’économie – la troisième priorité.

A Tiananmen, ce risque a été pris.

C’était beaucoup plus tôt et il s’agissait d’une affaire intérieure. Hongkong reste toujours un monde différent. Ce n’est pas Shanghaï, Donggang ou Wuhan. Certains craignent que le chaos à Hongkong se propage. Mais les Chinois du continent, même les dissidents, savent qu’une action similaire ne marchera pas. De surcroît, une intervention détruirait tout espoir d’unification pacifique avec Taïwan car le système « un pays deux systèmes » serait complètement mort.

Comment cela va­t­il finir ?

Mon diagnostic part du principe que le mouvement ne devient pas considérablement plus violent, menaçant pour l’administration de Hongkong et ne progresse pas en taille. Le scénario le plus vraisemblable est que Pékin, par sa non­réaction, va laisser le mouvement décliner. Certains formulent l’hypothèse d’une intervention de l’armée populaire la semaine du 12 août. Je ne vois rien de tel. Une intervention aurait des conséquences inconnues au niveau international et provoquerait l’isolement de la Chine.

La révolte intervient dans un climat très tendu avec les Etats­Unis. Après la guerre commerciale, la guerre technologique et monétaire. Et après, la guerre tout court ?

Il est facile de prédire un enchaînement négatif qui déboucherait, après la guerre monétaire, sur une guerre financière plus large. C’est là que la situation devient particulièrement grave, à cause de l’interpénétration des marchés financiers. Si cette tendance continue, cela équivaut à un découplage des économies, précondition d’une guerre froide. Tout cela est possible, mais je ne pense pas qu’il y ait unanimité dans l’administration américaine pour estimer que c’est le but à atteindre.

Quel est le but des Etats­Unis : obtenir de la Chine qu’elle respecte les règles du jeu du commerce mondial et l’intégrer ou l’isoler ?

Les Américains n’ont pas de stratégie, juste une attitude. Cela s’explique par les immenses tensions internes à l’administration sur les objectifs. Il y a ceux qui veulent mener etremporter une guerre commerciale, et apporter des changements à l’économie chinoise, y compris sur la propriété intellectuelle, les transferts forcés de technologies et les subventions d’Etat aux entreprises chinoises. Cette vision est celle du secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, du représentant au commerce, Robert Lighthizer, et du conseiller économique Larry Kudlow. Une fois un accord signé, on en resterait là, sans guerre technologique ou financière. Ce serait une politique étrangère d’accommodation et le statu quo militaire. Vous avez une deuxième école, celle du conseiller Peter Navarro, dont le but est d’empêcher la Chine de s’élever davantage. Elle passe par un découplage des économies, implique de passer de la guerre commerciale à la guerre financière. Dans cette hypothèse, les Etats­Unis tentent de couper la Chine non seulement des marchés américains, mais aussi de ses alliés et le plus possible des marchés mondiaux.

Quelle forme cette guerre financière prendrait­elle ?

Les premiers signes pourraient être la limitation de la cotation des entreprises chinoises sur les places financières américaines et alliées, la restriction des lignes de crédit octroyées par les banques américaines et alliées. In fine, les Etats­Unis pourraient utiliser l’arme du dollar.

Avec des embargos comme ceux sur l’Iran ?

A l’extrême, oui. Nos amis chinois ont certainement déjà commencé à faire des simulations financières sur l’usage de l’arme du dollar, comme elle est employée à l’égard du Venezuela et de l’Iran. Le point d’arrivée de cette politique marquerait le début d’une guerre froide effective. Les relations sinoaméricaines seraient de même nature que jadis les relations américano­soviétiques, sans imbrication politique, avec une stratégie de « containment »[endiguement].

Et la troisième école, c’est la guerre ?

La troisième possibilité ne se termine pas nécessairement en guerre mais implique une confrontation de politique étrangère directe, qui peut ou non finir en conflit. Cette troisième école se situe toujours à l’intérieur de l’administration, mais à ses marges. On y trouve des gens comme Stephen Miller, conseiller spécial du président, ou l’entourage du vice­président, Mike Pence. On ssisterait à un « rollback » [contre­offensive] massif des Américains contre les routes de la soie, contre toute revendication territoriale chinoise dans la mer de Chine méridionale ou contre le schéma des opérations navales et des règles d’engagement des navires américains quand les Chinois tentent de les intercepter. Cela signifierait aussi une confrontation directe avec l’initiative technologie 2025 de la Chine et des injonctions aux firmes américaines et alliées contre leur participation à tout développement technologique chinois, particulièrement celles avec des applications militaires. Et l’on verrait des attaques générali­mains pour décrédibiliser l’Etat chinois.

Que veulent les Chinois ?

J’ai exposé à l’Académie militaire de WestPoint le cercle concentrique des priorités chinoises, exposé que mes amis chinois ont jugé objectif : un, garder le parti au pouvoir ;deux, l’unité nationale [Xinjiang, Tibet, Taïwan, Hongkong] ; trois, la prospérité économique pour légitimer le parti et renforcer la capacité à agir. Quatre, et c’est nouveau depuis ces cinq dernières années, avoir une croissance écologique car le parti est attaqué sur la pollution aujourd’hui et sur le climat demain. Cinq, avoir des voisins aussi bénins et accommodants que possible. Six, faire reculer les Américains jusqu’à la première chaîne d’îles, du Japon au nord aux Philippines au sud, pour permettre une plus grande liberté d’action en mer et traiter si nécessaire le futur de Taïwan. Sept, sécuriser la frontière terrestre et avoir une Eurasie dépendante économique de la Chine. D’où l’initiative des routes de la soie et la transformation de la Russie d’adversaire en allié. Et enfin, poursuivre la politique historique du G77 [groupe des Nations unies qui réunit la Chine et plusieurs pays en développement] en Afrique et en Amérique latine pour amasser des soutiens, ce qui nous conduit au dernier point : changer l’ordre international pour qu’il soit plus tolérant sur la politique intérieure chinoise plutôt qu’un ordre international fondé sur les valeurs occidentales qui cherchent à mettre en cause l’ordre intérieurchinois (parti unique), ses valeurs intérieures et ses pratiques économiques. La Chine ne veut pas changer l’ordre mondial, elle veut simplement qu’il soit moins intrusif.

Mais face aux Etats­Unis de Donald Trump, que vont­ils faire ?

Les Chinois connaissent leurs forces, comme la capacité à définir une politique économique sans dissensus démocratique ou la poursuite de la croissance par l’urbanisation, mais ils sont conscients aussi de leurs faiblesses. La plus forte est le dilemme non résolu entre le parti et le marché, l’entreprise privée et l’entreprise d’Etat, le contrôle du crédit rationné et l’allocation par le marché des ressources vers les entreprises les plus performantes. Il ne s’agit pas d’un débat idéologique obscur, mais d’un problème réel, quotidien en Chine. La Chine a ralenti ces dernières années car l’administration de Xi Jinping a préféré le parti au marché, les conglomérats d’Etat aux entreprises privées et a rendu la vie plus dure aux entreprises privées avec sa campagne anticorruption et une restriction du crédit au détriment du secteur privé. Or, ce dernier représente 61 % du produit intérieur brut, 90 % de la croissance, 80 % de l’innovation et environ 55 % des impôts. Le dilemme de Xi Jinping, c’est qu’il a besoin d’un secteur privé performant pour réaliser la percée économique et technologique dont il a besoin pour le futur.

Les Américains ont­ils sabordé l’accord prévu en mai en humiliant les Chinois ?

Dans la plupart des négociations avec les Chinois, il y a une négociation sur le fond et, bien sûr, il y a de la pure politique. Il y avait une convergence raisonnable sur les questions de fond, mais là où les négociations ont rompu, c’est sur la politique. Les Américains ont insisté sur leur capacité à maintenir des droits de douane après la signature de l’accord, imposer des droits punitifs s’ils jugeaient unilatéralement que les Chinois avaient violé le fond ou l’esprit dudit accord et avoir leur mot à dire sur la mise en œuvre des réformes. J’étais à Pékin à ce moment, où j’enseignais, et j’ai parlé à de nombreux décideurs : cela équivalait pour eux à une seconde génération de « traités inégaux », comme la Chine avait dû en signer avec les impérialistes anglais, français et d’autres au XIXe siècle. Ils ne pouvaient pas l’accepter. Trump a été un piètre négociateur en ignorant ces facteurs politiques de dignité de la nation alors que l’accord de fond était plus important.

L’intransigeance américaine fait, dit­on, le jeu des nationalistes chinois.

La Chine est face à ses choix, les plus importants depuis 1978. La première possibilité est que les Chinois envoient bouler les Américains : nous ne capitulerons pas mais nous étendrons notre uverture au reste du monde et nous allons libéraliser davantage l’économie intérieure. Nous envoyons le message au monde que la Chine est ouverte au commerce mais ne se soumet pas aux pressions unilatérales des Etats­Unis. Est­ce probable ? Non. Est­ce possible ? Oui, mais cela exige beaucoup de courage économique. Le vice­premier ministre, Liu He, a insisté sur la possibilité de transformer l’adversité économique en opportunité. C’est du langage codé pour retourner à une plus grande ouverture. La deuxième possibilité est d’envoyer bouler le reste du monde. Nous allons accélérer la demande domestique, réduire notre dépendance au commerce extérieur, qui décroît déjà, augmenter nos pratiques mercantilistes et être encore plus protectionnistes, nous allons cesser de libéraliser et réprimer la dissension politique… Troisième solution, les Chinois cèdent aux Américains, mais c’est de moins en moins probable. Tout le monde anticipe une récession et Trump met de l’huile sur le feu. En dépit de tout, je pense néanmoins que Xi Jinping souhaite un accord avant la fin de l’année et que secrètement, Donald Trump le souhaite aussi car il ne veut pas aller à l’élection de 2020 avec une économie affaiblie par les guerres commerciales.

Quels alliés peuvent trouver les Chinois ?

Mes amis chinois voient l’Europe comme les Etats­pivots du futur. S’il y a un changement fondamental dans la relation américano­chinoise, la Chine va réfléchir à limiter l’impact d’une telle bascule en améliorant ses relations avec trois entités : le Japon, l’Europe et l’Inde. L’offensive de charme a commencé et il n’est pas dur pour la Chine de défendre son cas en raison du comportement de Donald Trump. La Chine cherche à neutraliser, voire faire basculer ces trois zones de son côté. Si cela arrivait, cela mettrait une pression fondamentale sur les relations américaines avec l’OTAN et l’Union européenne. Une histoire joyeuse pour les Français !